Revue de presse - Peuple de France: Justice à Paris : de quoi se mêle l’exécutif ?

samedi 29 septembre 2018

Justice à Paris : de quoi se mêle l’exécutif ?

En quoi l’Élysée est-il légitime à s’immiscer dans la nomination du procureur de Paris ? L’intrusion de l’exécutif dans le fonctionnement de la justice pose problème au sein d’un État de droit.
En quoi l’Élysée est-il légitime à s’immiscer dans la nomination du procureur de Paris ? L’intrusion de l’exécutif dans le fonctionnement de la justice pose problème au sein d’un État de droit.

Emmanuel Macron suit de très près le sort judiciaire de Paris et plus généralement celui de tous les postes emblématiques destinés à être pourvus. Qui pourrait d’ailleurs supposer que sa passion impérieuse de se mêler de tout l’écarterait de ce domaine sensible où la fidélité est récompensée, la confiance souhaitée et la compétence et l’indépendance de caractère – je l’espère en tout cas – consacrées ?

On sait que le Premier ministre a reçu, et c’est une première, les trois candidats rejetés ensuite pour Paris. Nul doute qu’il a fait son rapport au président de la République et que le pouvoir sortira vite de son chapeau – il est contraire à l’efficacité et au bon sens que le remplacement de l’excellent François Molins traîne depuis si longtemps – le candidat qui aura son agrément alors que Marc Cimamonti avait celui de la garde des Sceaux (Le Monde).

On voit déjà comme Nicole Belloubet compte peu puisque l’avis de ses services mettant en avant des critères techniques et professionnels est tenu pour rien.

Il y a dans ces péripéties un parfum régalien assumé qui n’éprouve même plus le besoin de se dissimuler.

EMMANUEL MACRON OU LE CULOT TRANQUILLE

François Hollande qui ne portait pas la magistrature en haute estime avait veillé à une distance – par ignorance ou par précaution – à l’égard du monde judiciaire et quoi qu’on en dise, l’indépendance des procureurs avait été respectée.

Nicolas Sarkozy avait pesé lourdement sur le cours de certaines affaires importantes et c’est en catimini qu’il avait reçu à huit reprises à l’Élysée le procureur Courroye chargé d’enquêtes qui l’intéressaient vivement.


François Mitterrand s’était fait remettre dans la discrétion des fiches sur quelques magistrats pour vérifier leur compatibilité de gauche.

Les intrusions s’accomplissaient, si j’ose dire, dans le dos des magistrats et des médias.

Avec le président de la République, ce qui était hier clandestin et presque honteux – s’immiscer dans le judiciaire pour étouffer, ralentir les procédures ou éviter qu’elles dérapent, pour s’assurer des bonnes personnalités aux postes clés – est devenu ostensible, au moins sur le plan capital des nominations. Qui tient la personnalité choisie pour occuper le poste de procureur de Paris, avec l’immensité des tâches qui lui sont dévolues, tient la justice et se garantira ainsi de la sérénité politique.

LE PREMIER MINISTRE JUGE LES MAGISTRATS

Ce qui m’a le plus scandalisé, et qui fait peu de bruit, est que le Premier ministre ait fait passer une sorte d’examen oral aux trois magistrats évincés par la suite. Au nom de quoi et sur quelles bases ? Puisque l’appréciation des critères techniques et professionnels ne relevait pas de sa compétence, on se demande bien ce qu’Édouard Philippe allait chercher dans ces colloques singuliers. Ou on le devine trop bien.

Bien sûr on n’était pas naïf au point de solliciter de ces personnalités une adhésion enthousiaste au pouvoir macronien et à LREM, ce qui aurait fait mauvais genre. Mais l’intervention du Premier ministre, sauf à être totalement inutile, ne pouvait qu’être inspirée par une inquisition politique, aussi douce, élégante et décontractée qu’elle soit avec ce Premier ministre qui a su tirer tous les avantages d’une feinte désinvolture. Celle-ci l’autorise à tout se permettre puisqu’il a le talent d’apparaître comme sympathique !

Bon courage à celui ou celle qui surgira de cette mainmise ! Sa réputation y résistera-t-elle ?

Imaginons la tempête médiatico-judiciaire qui aurait résulté d’une démarche du même type entreprise à ciel ouvert par Nicolas Sarkozy ! On aurait crié haro sur le président et cela aurait duré des semaines. J’y aurais mis mon grain de sel !

Je persiste. Emmanuel Macron ou le culot tranquille. Il s’avance oriflamme en avant dans des territoires dont avec hypocrisie on feignait de respecter l’intégrité. Lui n’hésite pas non seulement à y toucher mais à les infléchir dans son sens. Rien n’échappe à son terrain de je, de jeu.

Certes il ne traitera pas la magistrature de « petit pois » mais la vigilance autoritaire avec laquelle il examine et programme ses mouvements n’est pas loin de représenter une suspicion presqu’aussi blessante que celle suscitée par l’injure du légume.

LE POUVOIR N’A PAS DE LEÇONS À DONNER

En même temps son emprise peut s’exercer sur du velours, sans véritable opposition. Tant la magistrature fait tout ce qu’elle peut, notamment sur le plan disciplinaire, pour justifier les accusations de frilosité et de corporatisme dont on l’accable.

Que le pouvoir n’ait aucune leçon à donner pourtant dans ce registre est une évidence. On a remarqué en effet avec quel soin attentionné il veille à faire échapper ses serviteurs à toute sanction, fût-ce la plus anodine. Mais il n’empêche que les fautes des magistrats si peu blâmées, avec sanctions et avertissements disciplinaires diminuant chaque année, offrent de quoi se gausser d’un corps qui désire être honoré et laissé libre mais qui livré à lui-même tourne mal.

L’exemple le plus désolant est celui de cet homme qui s’est pendu parce qu’ayant appris qu’il serait libéré, il avait été maintenu en détention à la suite d’une grave falsification de la fiche pénitentiaire. Les deux magistrats en cause pourtant exonérés (Le Monde).

Parce que la magistrature est faible dans sa vie interne mais trop susceptible et arrogante dans l’espace public et dévoyée par un syndicalisme partisan, elle ne constitue pas un véritable contre-poids à la domination sans mauvaise conscience d’un président qui n’a peur de rien et défriche tout pour son propre compte.

Les procédures continueront à être menées, je le suppose, dans un esprit d’apparente liberté mais l’important est est de savoir qui sera, à chaque fois, la vigie, la sentinelle judiciaire.

C’est le terrain de je du président.

Philippe Bilger pour contrepoints.org

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